Traduire


bonnefoy
Présentation
Les langues n'ont pas leurs "bonheurs" aux mêmes points (...) Qu'on sache voir, en effet, ce qui motive le poème; qu'on sache revivre l'acte qui à la fois l'a produit et s'y enlise: et, dégagées de cette forme figée qui n'en est rien qu'une trace, l'intention, l'intuition premières (disons une aspiration, une hantise, quelque chose d'universel) pourront être à nouveau tentées dans l'autre langue,...

Yves Bonnefoy, Entretien sur la poésie,
Editions de la Baconnière, Neuchâtel 1981


Le Document à l'intention des enseignants de l'école obligatoire de la Suisse romande paru en avril 2006 et signé par la CIIP propose aux enseignants et à leurs élèves de construire "une représentation de la langue française avec ses principales caractéristiques permettant d'établir des comparaisons avec d'autres langues".
Les activités proposées ici ont été mises sur pied dans ce but. Les élèves ont été invités à traduire des textes "poétiques" écrits par des jeunes gens du même âge, de langue maternelle allemande. Pour leur permettre de prendre conscience des différences essentielles de nos deux langues.
Si une telle activité ainsi définie et menée à son terme pouvait apparaître comme une réussite aux yeux du technicien, elle pouvait toutefois se révéler décevante du point de vue de l'expérience. Elle risquait en effet de conduire nos jeunes élèves à traduire les textes de leurs camarades pas à pas, mot à mot, de leur faire manquer ainsi l’expérience qui habite le poème, de les dispenser d’un questionnement essentiel. Dans une conférence de 1976 prononcée à l'
Association des Traducteurs littéraires de France, Yves Bonnefoy réoriente le périlleux exercice de traduction.

Peut-on traduire un poème, non. On y rencontre trop de contradictions qu'on ne peut lever, on doit faire trop d'abandons.

L'auteur de l'
Arrière-pays nous engage pourtant à considérer cette impossibilité comme une stimulation, une chance même. Car si le poème est bel et bien là sur la page écrite, il n'est pas une fin, il est une hypothèse d'esprit. Le poème propose à celui qui tente l'impossible traduction de rejoindre l'auteur là où il fut.

Nous voici à l'origine, là où foisonnait le possible.

C'est en ce lieu que le traducteur aura à éprouver la nécessité des images nouvelles nées dans sa langue. Le poème traduit n'a donc pas à ressembler dans sa forme au poème original. Il est une seconde traversée, où on a le droit d'être soi-même. Si bien qu'avant de traduire un poème, il faut exister, exister dans les ornières creusées par l'autre.

Inviter un élève à traduire un texte "poétique", c'est l'inviter à rejoindre un camarade et, chemin faisant, lui permettre de lever, dans sa langue, de nouvelles questions sur une énigmatique expérience.


Réalisations

Jean Prod'hom