Quel monde étrange: l'école!
Classé dans : Sur les bancs d'école
28 juillet 2009

(1878 1956)
Dans certaines disciplines j'étais du reste très bon élève, mais cela me faisait toujours honte de passer pour modèle et souvent je faisais carrément exprès d'avoir de mauvaises notes. Mon instinct me disait que tous ceux que je dépasserais pourraient me détester et je tenais à être bien vu. Je craignais comme un malheur d'être haï de mes camarades. Dans notre classe la mode était de mépriser le zèle et c'est pourquoi il n'était pas rare que des élèves doués et intelligents par mesure de prudence prissent l'air d'ignorants. Cette conduite, quand on l'avait remarquée, faisait grand effet parmi nous et elle avait, il faut le dire, quelque chose d'héroïque, même si c'était de l'héroïsme mal compris. Faire l'objet d'une distinction de la part d'un professeur exposait donc au danger d'être méprisé. Quel monde étrange: l'école! Dans l'une des petites classes je me souviens d'un camarade, un gringalet avec un visage pointu couvert de taches de rousseur dont le père était vannier, un homme toujours saoul et que tout le monde connaissait. On obligeait régulièrement le gamin sous les huées de toute la classe à prononcer le mot "schnaps" qu'il n'arrivait pas à dire correctement et qui devenait "snaps" à cause d'un malheureux défaut de prononciation. Comme cela nous faisait rire! Et quand j'y pense maintenant: quelle cruauté dans tout cela!Un autre, un certain Bill, un petit bonhomme d'allure comique, arrivait toujours en retard à l'école parce que ses parents habitaient loin de la ville dans une maison isolée en pleine montagne. Le retardataire devait chaque fois expier son retard en tendant la main pour y recevoir un coup sec donné avec une canne de bambou. La douleur pareille à celle d'une morsure faisait chaque fois jaillir les larmes dans les yeux du petit garçon. Quelle excitation provoquait en nous l'attente de cette punition! Je souligne à part cela que je ne veux ici accuser personne, pas même le maître en question, comme on serait peut-être tenté de le croire, je ne fais que rapporter ce que je sais encore de cette époque.

(1878 1956)
Dans certaines disciplines j'étais du reste très bon élève, mais cela me faisait toujours honte de passer pour modèle et souvent je faisais carrément exprès d'avoir de mauvaises notes. Mon instinct me disait que tous ceux que je dépasserais pourraient me détester et je tenais à être bien vu. Je craignais comme un malheur d'être haï de mes camarades. Dans notre classe la mode était de mépriser le zèle et c'est pourquoi il n'était pas rare que des élèves doués et intelligents par mesure de prudence prissent l'air d'ignorants. Cette conduite, quand on l'avait remarquée, faisait grand effet parmi nous et elle avait, il faut le dire, quelque chose d'héroïque, même si c'était de l'héroïsme mal compris. Faire l'objet d'une distinction de la part d'un professeur exposait donc au danger d'être méprisé. Quel monde étrange: l'école! Dans l'une des petites classes je me souviens d'un camarade, un gringalet avec un visage pointu couvert de taches de rousseur dont le père était vannier, un homme toujours saoul et que tout le monde connaissait. On obligeait régulièrement le gamin sous les huées de toute la classe à prononcer le mot "schnaps" qu'il n'arrivait pas à dire correctement et qui devenait "snaps" à cause d'un malheureux défaut de prononciation. Comme cela nous faisait rire! Et quand j'y pense maintenant: quelle cruauté dans tout cela!Un autre, un certain Bill, un petit bonhomme d'allure comique, arrivait toujours en retard à l'école parce que ses parents habitaient loin de la ville dans une maison isolée en pleine montagne. Le retardataire devait chaque fois expier son retard en tendant la main pour y recevoir un coup sec donné avec une canne de bambou. La douleur pareille à celle d'une morsure faisait chaque fois jaillir les larmes dans les yeux du petit garçon. Quelle excitation provoquait en nous l'attente de cette punition! Je souligne à part cela que je ne veux ici accuser personne, pas même le maître en question, comme on serait peut-être tenté de le croire, je ne fais que rapporter ce que je sais encore de cette époque.
Robert Walser, Les Enfants Tanner
Première édition:1907, traduction: Gallimard,1985, page 106


