La bibliothèque 5
Classé dans : La bibliothèque
17 décembre 2008


– J'ai acheté ce volume dans un village de la plaine, en échange de quelques roupies et d'une bible. Son possesseur ne savait pas lire. Je suppose qu'il a pris le Livre des livres pour une amulette. Il appartenait à la caste la plus inférieure; on ne pouvait, sans contamination, marcher sur son ombre. Il me dit que son livre s'appelait le Livre de sable, parce que ni ce livre ni le sable n'ont de commencement ni de fin.
Il me demanda de chercher la première page.
Je posai ma main gauche sur la couverture et ouvris le volume de mon pouce serré contre l'index. Je m'efforçai en vain; il restait toujours des feuilles entre la couverture et mon pouce. Elles semblaient sourdre du livre
– Maintenant cherchez la dernière.
Mes tentatives échouèrent de même; à peine pus-je balbutier d'une voix qui n'était plus ma voix:
– Cela n'est pas possible.


– J'ai acheté ce volume dans un village de la plaine, en échange de quelques roupies et d'une bible. Son possesseur ne savait pas lire. Je suppose qu'il a pris le Livre des livres pour une amulette. Il appartenait à la caste la plus inférieure; on ne pouvait, sans contamination, marcher sur son ombre. Il me dit que son livre s'appelait le Livre de sable, parce que ni ce livre ni le sable n'ont de commencement ni de fin.
Il me demanda de chercher la première page.
Je posai ma main gauche sur la couverture et ouvris le volume de mon pouce serré contre l'index. Je m'efforçai en vain; il restait toujours des feuilles entre la couverture et mon pouce. Elles semblaient sourdre du livre
– Maintenant cherchez la dernière.
Mes tentatives échouèrent de même; à peine pus-je balbutier d'une voix qui n'était plus ma voix:
– Cela n'est pas possible.
Jorge Luis Borges. Le Livre de sable
Gallimard, Paris, 1978


