Penser / classer
Classé dans : La bibliothèque
5 septembre 2009

La vérité, c’est que je ne peux pas me rappeler un temps où je ne vivais pas entouré de ma bibliothèque. A six ou sept ans, j’avais assemblé dans ma chambre une Alexandrie minuscule, une centaines de livres de formats divers sur toutes sortes de sujets. Par simple goût du changement, j’en modifiais sans cesse la disposition. Je décidais, par exemple, de les ranger par tailles, de sorte que chaque étagère ne contînt que des volumes de même hauteur. Je devais découvrir bien plus tard que j’avais un prédécesseur illustre, Samuel Pepys qui, au XVIIe siècle, avait pourvu ses livres les moins hauts de petits talons, afin que tous leurs dos forment, au-dessus une belle ligne horizontale. Je rangeais d’abord sur le rayon du bas les grands albums illustrés: une édition allemande de Di Welt, in der wir leben, avec des illustrations détaillées du monde sous-marin et de la vie dans un sous-bois en automne (aujourd’hui encore, je revois parfaitement les poissons irisés et les insectes monstrueux), un recueil d’histoires de chats (dont une phrase me reste en mémoire: Cats’names and cats’faces / are often seen in public places*), plusieurs titres de Constancio C. Virgil (un auteur argentin de littérature enfantine qui était aussi en secret collectionneur d’oeuvres pornographiques), un livre de contes et de poésies de Margaret Wise Brown (où figurait l’histoire terrifiante d’un garçon abandonné successivement par les règnes animal, végétal et minéral) et un vieil exemplaire très aimé du Struwwelpeter de Heinrich Hoffmann dans lequel j’évitais avec soin l’image où un tailleur coupait les pouces d’un gamin à l’aide d’une gigantesque paire de ciseaux. Ensuite venaient mes livres aux formats variés: volumes isolés de contes populaires, quelques albums dépliants sur des animaux, un atlas déglingué que j’étudiais attentivement, tentant de découvrir de microscopiques habitants dans les villes minuscules éparpillées d’un bout à l’autre des continents. Sur une étagère distincte, je groupais ce que j’appelais mes livres à format normal: les “Rainbow Classics“ de May Lamberton Becker, les histoire de pirates d’Emilio Salgari,, une Enfance de peintres célèbres en deux volumes, la Bomba Saga de Roy Rockwood, les éditions complètes des contes de Grimm et d’Andersen, les romans pour enfants du grand auteur brésilien Monteiro Lobato, le livre affreusement sentimental d’Edmundo de Amicis, Cuore, plein de marmots héroïques et endurants. Une étagère entière était consacrée aux nombreux volumes reliés en carton frappé bleu et rouge d’une encyclopédie en langue espagnole, El Tesoro de la Juventud. mes “Golden Books“, un peu plus petits, se trouvaient sur une étagère inférieure. Les Beatrix Potter et un recueil de récits allemands tirés des Mille et Une Nuits constituaient la dernière et minuscule section.
Mais parfois, cet ordre ne me satisfaisait pas et je réorganisais les livres par sujets: les contes de fées sur une étagère, les récits d’aventures sur une autre, les ouvrages scientifiques et relations de voyages sur une autre, la poésie sur une quatrième, les biographies sur une cinquième. Et parfois, juste pour varier, je groupais mes livres par langues, ou par couleurs, ou en fonction de mon attachement envers eux. Au Ier siècle avant notre ère, Pline le Jeune décrivait les joies de sa maison de campagne et, notamment, une pièce ensoleillée où “un mur est garni d’étagères comme une bibliothèque où ranger les livres que je lis et relis“. J’ai pensé parfois à me constituer une bibliothèque qui ne comporterait que mes volumes les plus manipulés.
Et puis des groupes se formaient dans les groupes. Ainsi que je l’apprenais alors, sans pouvoir l’exprimer avant longtemps encore, l’ordre engendre l’ordre. Sitôt établie, une catégorie en suggère ou en impose d’autres, si bien qu’aucune méthode de catalogage, sur étagères ou sur papier, n’est jamais close. Si je décide d’un certain nombre de sujets, chacun de ceux-ci exigera une classification à l’intérieur de sa classification. A un certain degré de rangement, par fatigue, ennui ou découragement, j’arrêterai cette progression géométrique. Mais la possibilité de continuer est toujours là. Il n’existe pas de catégories ultimes dans une bibliothèque.
* «On voit souvent dans les lieux publics des noms de chats et leurs visages. » (N.d.T.)

La vérité, c’est que je ne peux pas me rappeler un temps où je ne vivais pas entouré de ma bibliothèque. A six ou sept ans, j’avais assemblé dans ma chambre une Alexandrie minuscule, une centaines de livres de formats divers sur toutes sortes de sujets. Par simple goût du changement, j’en modifiais sans cesse la disposition. Je décidais, par exemple, de les ranger par tailles, de sorte que chaque étagère ne contînt que des volumes de même hauteur. Je devais découvrir bien plus tard que j’avais un prédécesseur illustre, Samuel Pepys qui, au XVIIe siècle, avait pourvu ses livres les moins hauts de petits talons, afin que tous leurs dos forment, au-dessus une belle ligne horizontale. Je rangeais d’abord sur le rayon du bas les grands albums illustrés: une édition allemande de Di Welt, in der wir leben, avec des illustrations détaillées du monde sous-marin et de la vie dans un sous-bois en automne (aujourd’hui encore, je revois parfaitement les poissons irisés et les insectes monstrueux), un recueil d’histoires de chats (dont une phrase me reste en mémoire: Cats’names and cats’faces / are often seen in public places*), plusieurs titres de Constancio C. Virgil (un auteur argentin de littérature enfantine qui était aussi en secret collectionneur d’oeuvres pornographiques), un livre de contes et de poésies de Margaret Wise Brown (où figurait l’histoire terrifiante d’un garçon abandonné successivement par les règnes animal, végétal et minéral) et un vieil exemplaire très aimé du Struwwelpeter de Heinrich Hoffmann dans lequel j’évitais avec soin l’image où un tailleur coupait les pouces d’un gamin à l’aide d’une gigantesque paire de ciseaux. Ensuite venaient mes livres aux formats variés: volumes isolés de contes populaires, quelques albums dépliants sur des animaux, un atlas déglingué que j’étudiais attentivement, tentant de découvrir de microscopiques habitants dans les villes minuscules éparpillées d’un bout à l’autre des continents. Sur une étagère distincte, je groupais ce que j’appelais mes livres à format normal: les “Rainbow Classics“ de May Lamberton Becker, les histoire de pirates d’Emilio Salgari,, une Enfance de peintres célèbres en deux volumes, la Bomba Saga de Roy Rockwood, les éditions complètes des contes de Grimm et d’Andersen, les romans pour enfants du grand auteur brésilien Monteiro Lobato, le livre affreusement sentimental d’Edmundo de Amicis, Cuore, plein de marmots héroïques et endurants. Une étagère entière était consacrée aux nombreux volumes reliés en carton frappé bleu et rouge d’une encyclopédie en langue espagnole, El Tesoro de la Juventud. mes “Golden Books“, un peu plus petits, se trouvaient sur une étagère inférieure. Les Beatrix Potter et un recueil de récits allemands tirés des Mille et Une Nuits constituaient la dernière et minuscule section.
Mais parfois, cet ordre ne me satisfaisait pas et je réorganisais les livres par sujets: les contes de fées sur une étagère, les récits d’aventures sur une autre, les ouvrages scientifiques et relations de voyages sur une autre, la poésie sur une quatrième, les biographies sur une cinquième. Et parfois, juste pour varier, je groupais mes livres par langues, ou par couleurs, ou en fonction de mon attachement envers eux. Au Ier siècle avant notre ère, Pline le Jeune décrivait les joies de sa maison de campagne et, notamment, une pièce ensoleillée où “un mur est garni d’étagères comme une bibliothèque où ranger les livres que je lis et relis“. J’ai pensé parfois à me constituer une bibliothèque qui ne comporterait que mes volumes les plus manipulés.
Et puis des groupes se formaient dans les groupes. Ainsi que je l’apprenais alors, sans pouvoir l’exprimer avant longtemps encore, l’ordre engendre l’ordre. Sitôt établie, une catégorie en suggère ou en impose d’autres, si bien qu’aucune méthode de catalogage, sur étagères ou sur papier, n’est jamais close. Si je décide d’un certain nombre de sujets, chacun de ceux-ci exigera une classification à l’intérieur de sa classification. A un certain degré de rangement, par fatigue, ennui ou découragement, j’arrêterai cette progression géométrique. Mais la possibilité de continuer est toujours là. Il n’existe pas de catégories ultimes dans une bibliothèque.
* «On voit souvent dans les lieux publics des noms de chats et leurs visages. » (N.d.T.)
Alberto Manguel, La Bibliothèque, la nuit,
Actes Sud, Arles, 2009 (pour la traduction)


